DANIELE GILLEMON - Le Soir

Avec "Éclats", la nouvelle exposition Séroux chez Fred Lanzenberg à Bruxelles, les encres sanguines et aquarelles sur papier abordent ici l’intime du frémissement, du plaisir, du cri, de l’extase, de l’effroi de la perdition au travers d’expressions paroxystiques.
La perte de contrôle, l’égarement, le vertige des gouffres, l’orgasme comme lieu de reconnaissance de soi sont comme à l’œuvre lorsque tout vole en éclats, et ouvre à ce qui dépasse l’entendement.
Voler en éclats
Par l’emploi d’encres sur papier, le hasard s’invite et joue des coudes, déraille l’image. Et par la série, par des agencements de dessins, c’est de l’impossibilité de dire la chose de façon univoque dont il est question tant l’expérience de la vie est plurielle, insaisissable. Ici, se laisser gagner par le trouble signifie avoir le goût d’affronter en nous ce qui laisse à désirer. Indéfiniment.
Le sens du vertige
Dans les portraits d’artistes, de chercheurs, d’hommes et de femmes
tous rencontrés "comme" et "par" hasard, le même regard démultiplié est à l’œuvre, scrutant l’apparence pour en dépasser la simple lecture
figurative. Qu’il s’agisse de Gilbert and Georges, Luc Tuymans, Sophie
Calle, Catherine Millet, Douglas Hofstadter, Edouard Glissant et tant
d’autres, on s’aperçoit qu’ils partagent probablement un même sens du
vertige, chacun à leur manière : celui d’une proximité à n’en plus
finir avec l’indéfinissable.
Voler en éclats, c’est aller là où rien n’y a plus de lieu assignable. Quelque chose advient dans cette rencontre entre ce qui est vu, et celle ou celui qui voit. Il transporte, nous fait accéder à un seuil que nous ne concevons ni n’entendons véritablement. Ce seuil est celui du possible, du dicible, du fini, de l’humain. Cette expérience du seuil, on la retrouve dans l’extase (du grec ekstasis), cette action d’être hors de soi, d’égarer son esprit.
Le sublime partage avec l’extase deux mouvements : d’abord une diminution de l’être, la perception est modifiée ; ensuite une élévation, l’être est transporté hors du monde sensible. Diminution, puis accession à une autre modalité de l’être.
L’extase instaure dans l’être une scission, récupère la notion de transport vers le haut, en en tirant les conséquences jusqu’au bout, jusqu’à faire de l’être, un être double, dans lequel intérieur et extérieur s’imbriquent et se répondent, et trouvent leur prolongement.
Dans l’extase, je suis moi et la part dissimulée en moi, si secrète qu’elle m’est étrangère, si proche qu’elle m’est intime. Cette étrangeté est propre à l’extase comme au sublime, elle touche fondamentalement à l’homme qui, saisi par le monde, se retourne sur lui-même, et s’y perd.
Mars 2011
André Comte Sponville, Gibert & George et bien d’autres de passage à Bruxelles...
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(...) Ligne claire et beauté plastique, intérêt pour les lieux publiques font de Séroux l’Edward Hopper d’aujourd’hui"... Danièle Gillemon - Le soir - Vendredi 24 avril 2009 lire les critiques |
![]() | Qu’aurait été le "Déjeuner sur l’herbe " ou "l’Olympia" sans Victorine Meurand, le modèle d’Edouard Manet ? Autour de mon travail actuel sur les représentations du désir, si vous désirez poser, prenez contact pour information par email : Je recherche aussi une lectrice qui me permettrait d’écouter certains ouvrages en travaillant. serouxatelier@gmail.com |
![]() | Galeries - Collectionneurs . Mécénat - Institutions culturelles - Conférences... C’est ici que l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art & vice versa |
Mais d’où vient le génie qui se dégage de ces œuvres si particulières ? Elles incarnent deux contractions : d’une part, celle par laquelle ces couples s’attirent, et d’autre part celle de la peinture qui se rapproche du spectateur. Par le jeu d’un effet de zoom, nous sommes confrontés en plan serré à la question du sens de nos désirs d’indiscrétions. Et c’est comme par effraction que nous assistons au mouvement du désir de rencontre des protagonistes.

Manet pour qui " la vérité est que l’art doit être l’ écriture de la vie " nous implique sans détour. Comme il le fit avec "l’ Olympia " et "Le déjeuner sur l’herbe", ces œuvres nous regardent littéralement à mesure que nous nous en rapprochons. « Peindre non la chose mais son effet » disait son ami Stéphane Mallarmé.
Dans sa fameuse conférence de Tunis le 20 mai 1971, Michel Foucault précise que le génie du peintre transforma radicalement notre vision de la peinture :
"Ce que Manet a fait, c’est de faire resurgir à l’intérieur même de ce qui était représenté dans le tableau, ces propriétés, ces qualités ou ces limitations matérielles de la toile que la tradition picturale avait jusque là eu pour mission en quelque sorte d’esquiver ou de masquer.
Manet réinvente, ou peut-être invente-t-il, le tableau-objet, le tableau comme matérialité, comme chose colorée que vient éclairer une lumière extérieure et devant lequel ou autour duquel vient tourner le spectateur."
Dans cette exposition, à partir des deux Manet, ma peinture interroge la façon dont notre regard est porté sur nos fantasmagories. Je travaille par des juxtapositions de tableaux qui évoquent d’autres œuvres mises en espace. La mobilité du regard invite alors à reconsidérer notre perception par des cheminements de la pensée. L’œil redevient alors le rendez-vous de nos désirs les plus profonds, en particulier celui du franchissement de ce vide qui se contracte de la coupe aux lèvres dans le tableau « chez le Père Lathuille » où il est littéralement représenté.

Merci à Jean Pierre De Rycke, conservateur du musée des Beaux-Arts de Tournai, d’avoir initié ce travail passionnant. Revisiter l’accrochage d’un musée, c’est inviter l’histoire à reprendre pied dans notre avenir commun ;
c’est donner à voir ce que nous pourrions perdre de vue,
à savoir que « L’art, est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » comme l’écrivit Robert Filliou .
Séroux octobre 2008

IL Y A LOIN DE LA COUPE AUX LEVRES
Qu’est-ce qui peut donc bien fasciner à ce point Séroux chez Manet et amener le peintre bruxellois à mettre celui-ci « en situation » comme on dit, ainsi que nous avons l’occasion de le découvrir aujourd’hui dans le cadre du festival tournaisien « L’art dans la ville » ?
Le hasard ou la fatalité - disons plutôt la providence - tout d’abord, le musée des Beaux-Arts de Tournai étant en effet, ce que l’on ignore encore trop souvent, le seul lieu en Belgique où sont conservées des œuvres de Manet. Et quelles œuvres ! Puisqu’il s’agit tout simplement de deux des plus célèbres réalisations du peintre, alors en pleine maturité et possession de ses moyens, deux jalons peut-être et deux repères certains dans l’histoire de la peinture moderne car les deux toiles inondées de couleur et de lumière que vous avez sous les yeux, « Argenteuil » et « Chez le Père Lathuille » datant respectivement de 1874 et 1879, peuvent être rangées parmi les prémices de l’impressionnisme. Quoi de plus naturel dans ces conditions que notre « prince charmant » jeta tout son dévolu sur notre « Belle au bois dormant » - je parle du musée – encore en quête de résurrection.

Une certaine idée de la « rencontre » ensuite, et de la séduction – à l’origine du titre choisi par l’artiste, fort inspiré par la philosophie et la littérature, pour son installation. Tout comme Manet aimait à s’introduire dans l’intimité des couples en devenir par l’acuité d’un regard volé, tel un paparazzi de la « Belle époque », Séroux scrute la rencontre privilégiée entre deux individus contemporains, prélude obligé à un rapport plus intime, objectif ultime, mais parfois non avoué, de toute parade amoureuse. Ainsi en va la vie ! Tous deux prolongent à leur manière le thème de la « conversation galante », de la drague pour le dire plus crûment, si consubstantiel à toute une tradition de la peinture, voire de la « culture », française sinon « francophone », et si merveilleusement initiée au début du dix-huitième siècle par Antoine Watteau, le peintre de Valenciennes, dont le musée des Beaux-Arts de Tournai possède également dans ses collections, nouvelle révélation, un éblouissant petit morceau choisi.

Mais alors que Manet s’immisce précisément dans la vie de ses contemporains, dont il devient un des témoins, mieux, un des « voyeurs » privilégiés dans toute l’atmosphère de gaieté et de frivolité parisienne environnante, Séroux choisit précisément son antithèse en quelque sorte, un des lieux retranchés par excellence de la vie grouillante de la nature ou de la ville, sorte de temple cloisonné et formaté où se pratique, le plus souvent, avec ou sans prétention, un culte de la beauté et de la contemplation : le musée. Et les rôles sont alors comme inversés.
Ce sont cette fois les œuvres elles-mêmes accrochées aux cimaises qui servent de décor, de coulisses ou de miroirs aux affinités se cherchant, se guettant ou se formant dans l’univers feutré des espaces de présentation contemporains. Reflet de deux époques profondément différentes également, malgré un certain hédonisme de surface qui pourrait les rassembler : optimisme, légèreté et insouciance apparentes d’un côté ; sourde inquiétude de l’autre, malaise, enfermement et désenchantement d’une société presque trop parfaite parvenue au comble de sa prospérité matérielle, certes, mais au creux le plus profond de ses idéaux, je n’ai pas parlé d’idéologie, et de son innocence, où la sexualité pure – autre forme de consommation impatiente - aurait désormais définitivement pris le pas sur la rêverie et le sentiment.
Mais le charme n’est pas encore définitivement éteint, je le pressens, et pour le revivifier, je vous invite tous, à vous précipiter des lèvres aux coupes !
Jean-Pierre De Rycke (octobre 2008)
