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« Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas. »

Paul Valéry

L’art poétique par Raphaël Enthoven

La poésie, à partir de l’aspect d’une réalité quelconque, peut déployer un pouvoir supérieur de rayonnement ou éveiller le sentiment d’une connaissance profonde.

Raphaël Enthoven

C’est un théâtre, d’abord silencieux.
Une femme, vêtue de blanc, retient son souffle,
avance en avant-scène, ouvre la bouche, mais personne ne l’entend ;

Sa voix, bizarrement, est aussitôt couverte par le vacarme du public.
Elle revient, dépitée, sur ses pas puis se retourne,
et marche de nouveau, mais le vacarme la suit sans cesse,
prêt à l’étouffer comme une ombre vigilante,
chargée de taire ou de rendre inaudible ce qui, seul,
mériterait d’être dit.

La vérité, c’est que la vérité, on l’a toujours sur le bout de la langue.
Mais qui s’aventure à la dire s’expose, sans cesse, à la perdre.
« Ce dont on ne peut parler, dit Wittgenstein, il faut le taire ».

Les mots sont une chose, les choses en sont une autre,
et qui veut, par les mots, dire ce que sont les choses,
a autant de chances d’y parvenir qu’un pêcheur
qui tenterait d’attraper du plancton dans les mailles de son filet.

Le réel est une cible qu’il suffit de viser pour passer à coté.
Quand ils se donnent pour but de saisir le réel,
les mots s’estompent dans le bruit comme le ferait un vampire au soleil,
ou comme les deux garçons du poème de Baudelaire ,
qui s’entretuent pour un morceau de pain dont,
à la fin du combat, il ne reste plus que les miettes.

Qu’il s’agisse du réel, de Dieu, de la vérité, du moi profond,
les mots n’en livrent jamais que la surface,
tandis que l’objet du langage, lui, ne mange pas de ce pain-là.
Dieu, le réel, l’amour, la vérité, l’art, le moi profond…
Tout ça est un peu simple pour le langage,
et ce qui est trop simple est difficile à dire.

Le réel est précis, les mots sont généraux,
le réel est présent, les mots sont éternels,
bref, quel que soit le nom qu’on lui donne,
le réel est ce qui, singulier, se laisse approcher sans se laisser saisir,
et inflige au langage, indiscret, la douleur d’être et de n’être pas.

Pourtant, de même que le batracien bouge encore après la mort,
il arrive que la réalité survive à l’épreuve des mots
(comme l’amour peut survivre, parfois, à sa déclaration).

Il arrive, en un mot, que le passage au langage
ne soit pas la fin du monde, mais son écho fidèle.
Certains génies, quelques héros savent, en d’autres termes,
l’art quasi-musical de dire l’indicible autrement qu’en se taisant :
ce sont les mystiques, et ce sont les poètes, Maître Eckhart et Paul Valéry.