image
"Chaque fois qu’on perd une habitude, il semble qu’on perde quelque chose de la vie. Et dans le fait la vie n’est que la plus longue de nos habitudes."
Victor Hugo - Extrait de Océan prose

Félix Ravaisson : de l’habitude

extrait des Vendredis de la philosophie - France culture

L’art, oeuvre de la volonté, n’a de prise que sur les limites, les dehors, les surfaces ; il n’a d’action que sur l’extériorité du monde mécanique, et d’instrument à lui que le mouvement. La nature travaille au-dedans, et jusque dans l’art, fait seule la profondeur et la solidité. La Science, oeuvre de l’entendement, trace et construit les contours généraux de l’idéalité des choses. La nature seule, dans l’expérience, en donne l’intégrité substantielle. La science circonscrit, sous l’unité extensive de la forme logique et mathématique. La nature constitue, dans l’unité intensive, dynamique de la réalité. Entre le dernier fonds de la nature et le plus haut point de la liberté réflexive, il y a une infinité de degrés qui mesurent les développements d’une seule et même puissance, et à mesure qu’on s’élève, à mesure aussi augmente, avec la distinction et l’intervalle des contraires, l’étendue, condition de la science. C’est comme une spirale dont le principe réside dans la profondeur de la nature, et qui achève de s’épanouir dans la conscience. C’est cette spirale que l’habitude redescend, et dont elle nous enseigne la génération et l’origine.

4ème de couverture de De l’habitude : métaphysique et morale de Félix Ravaisson PUF - janvier 1999


l’émission des Vendredis de la philosophie

France culture. Commentaires :
d’une heureuse habitude (Félix Ravaisson)

Par Raphaël Enthoven, avec Jean-Michel le Lannou. Professeur de philosophie à Paris III et aux Mardis de la Philo.

« Comme l’habitude, l’instinct est une tendance à une fin, sans volonté et sans conscience distincte. Seulement l’instinct est plus irréfléchi, plus irrésistible, plus infaillible. L’habitude approche toujours davantage, sans y atteindre jamais peut-être, de la sûreté, de la nécessité, de la spontanéité parfaite de l’instinct. Entre l’habitude et l’instinct, entre l’habitude et la nature, la différence n’est donc que de degré, et cette différence peut être réduite et amoindrie jusqu’à l’infini. (…) Avec la sensation, s’affaiblissent peu à peu le plaisir ou la peine qui y étaient attachés, et la peine surtout. A l’action est lié le plaisir ; la durée ne diminue pas le plaisir de l’action ; elle l’augmente. Dans le mouvement même, avec l’effort, disparaît la fatigue et la peine. Et dans la sensation, sans doute, c’est l’activité encore qui intervient pour en entretenir ou pour en faire revivre les voluptés périssables. C’est elle qui, jusques en des sentiments pénibles, démêle peu à peu des émotions agréables qui s’y mêlaient, et, quand la peine s’efface, retient et développe le plaisir. (…) Ce n’est donc pas une nécessité externe et de contrainte que celle de l’habitude, mais une nécessité d’attrait et de désir. C’est bien une loi, que cette loi des membres, qui succède à la liberté de l’esprit. Mais cette loi est une loi de grâce. C’est la cause finale qui prédomine de plus en plus sur la cause efficiente et qui l’absorbe en soi. Et alors, en effet, la fin et le principe, le fait et la loi, se confondent dans la nécessité. »

Félix Ravaisson, De l’habitude