image
La vérité suprême de la vie est dans l’art.
Extrait de Le temps retrouvé

Marcel Proust

La métaphysique de la jalousie chez Proust
France culture - les vendredis de la philosophie
Emission du 07 Avril 2006 - Par Raphaël Enthoven

La souffrance dans l’amour cesse par instants, mais pour reprendre d’une façon différente. Nous pleurons de voir celle que nous aimons ne plus avoir avec nous ces élans de sympathie, ces avances amoureuses du début, nous souffrons plus encore que, les ayant perdus pour nous, elle les retrouve pour d’autres ; puis de cette souffrance-là nous sommes distraits par un mal nouveau plus atroce, le soupçon qu’elle nous a menti sur sa soirée de la veille, où elle nous a trompés sans doute ; ce soupçon-là, aussi, se dissipe, la gentillesse que nous montre notre amie nous apaise ; mais alors un mot oublié nous revient à l’esprit, on nous a dit qu’elle était ardente au plaisir, or nous ne l’avons connue que calme ; nous essayons de nous représenter ce que furent ses frénésies avec d’autres, nous sentons le peu que nous sommes pour elle, nous remarquons un air d’ennui, de nostalgie, de tristesse pendant que nous parlons, nous remarquons comme un ciel noir les robes négligées qu’elle met quand elle est avec nous, gardant pour les autres celles avec lesquelles, au commencement, elle cherchait à nous éblouir. Si au contraire elle est tendre, quelle joie un instant ! (…) Puis le sentiment que nous l’ennuyons revient.

Marcel Proust La prisonnière

« car il est des êtres pour qui il n’est pas d’amour partagé, on peut goûter du bonheur seulement ce simulacre qui m’en était donné à un de ces moments uniques dans lesquels la bonté d’une femme, ou son caprice, ou le hasard, appliquent sur nos désirs, en une coïncidence parfaite, les mêmes paroles, les mêmes actions, que si nous étions vraiment aimés... »


La vraie vie,
la vie enfin découverte et éclaircie,
la seule vie par conséquent réellement vécue,
cette vie qui en un sens,
habite à chaque instant chez tous les hommes
aussi bien que chez l’artiste.

Mais ils ne la voient pas,
parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir.
Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés
qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas "développés".

Ressaisir notre vie ; et aussi la vie des autres ;
car le style pour l’écrivain aussi bien que pour le peintre
est une question non de technique, mais de vision.
Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs
et conscients de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun.

Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous,
savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune.
Grâce à l’art au lieu de voir un seul monde, le nôtre,
nous le voyons se multiplier et autant qu’il y a des artistes originaux,
autant nous avons de mondes à notre disposition,
plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini,
et qui bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont ils émanaient,
qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer,
nous envoient encore leur rayon spécial.

Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière,
sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent,
c’est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute,
quand nous vivons détourné de nous-même l’amour-propre,
la passion, l’intelligence et l’habitude aussi accomplissent en nous,
quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies,
pour nous les cacher maintenant, les nomenclatures,
les buts pratiques que nous appelons faussement la vie.

En somme cet art si compliqué est justement le seul art vivant.
Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-même
notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s ‘“observer“,
dont les apparences qu’on observe ont besoin d’être traduits
et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées.

Le Temps retrouvé Gallimard, Paris, 1927, TomeVIII-2, 48 Matinée chez la Princesse de Guermantes, Chapitre troisième