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2004 - Prendre la mesure de la banale étrangeté

En sa nouvelle exposition, le peintre Séroux affine la subtilité de sa touche et multiplie les sujets.

La prépondérance actuelle de l’image dans l’art contemporain devrait conduire les regards vers l’oeuvre de Séroux, un peintre dont le talent est d’une évidence incontestable sans qu’il ne verse dans l’exploitation maniériste et appliquée. Quel que soit le sujet, l’apparente netteté, la franchise du trait représentatif, la touche délicate et rigoureuse conservent quelque chose qui échappe au monde des réalités. Une sorte de très léger flottement par lequel semble se diluer tout sujet, aussi précis soit-il, dès que l’on s’approche pour tenter de saisir au plus près les éléments du tableau.

On serait évidemment tenté d’évoquer une hyper- réalité et cependant l’artiste s’ingénie à placer un filtre entre ses toiles et le regardeur ; il place comme un écran invisible par une froideur d’exécution et de ton, par une certaine sévérité. Et il s’impose lui-même une distance, ne souhaitant pas qu’une confusion s’établisse et nous rappelant d’office que l’on est face à une fiction. Il peint des mannequins sans tête dans des vitrines, ou des objets ambigus ou des lèvres géantes, des motifs qui sont déjà une espèce de théâtre de représentation. Qui sont proches tout en étant inaccessibles. Qui paraissent plus vrais que nature alors qu’ils sont uniquement un reflet pictural.Pourtant, c’est bien le monde qu’il peint et montre ostensiblement, sans cérébralité, dans un constat glacial, vidé de tout sentiment, de tout émoi. Il observe et interprète l’étrangeté quotidienne. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : ce monde si construit (et l’on n’est jamais très loin de la peinture abstraite géométrique ou des subtilités chromatiques), qu’il fige avec habileté dans des lumières et des tonalités jamais naturalistes, qu’il fait semblant de rendre avec justesse et fidélité. Il le travestit très subtilement pour mieux en révéler les aspects les plus bizarres et l’étrangeté de ce qui est souvent considéré comme banal, surtout depuis l’avalanche pléthorique des images en tous genres.En fait, Séroux, qu’il évoque des planètes ou des zones intersidérales, la sensualité affichée d’un détail corporel, une scène captée en un musée ou un décor, agit en illusionniste, écartant définitivement toute notion de vérité, soit-elle visuelle.

Claude Lorent

La Libre Belgique | mai 2004