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Le Regard

Depuis le XVème siècle, les peintres de la réalité ont toujours tenté de concilier la restitution fidèle du sujet et le respect des lois propres au langage pictural.

Dans cet esprit, Séroux a déjà présenté des vues urbaines, intégrant ce que l’œil voit d’un univers moderne et l’interprétation graphique que la main peut en rendre. Dans ses travaux récents, il retourne le propos. Il s’agit moins de montrer un point de vue que de montrer ‘du point de vue’ du peintre.

Faisant écho aux nombreux pièges à regards qui parcourt l’histoire, de Van Eyck au Huperréalistes, Séroux propose ici une suite de scènes qui parlent du plaisir de voir et de saisir l’instant du regard ? S’il ne pose pas véritablement de mise en abyme, il en est néanmoins fort proche : visiteur observé, que lui-même contemple un tableau dans un tableau. Double jeu des regards des choses vues. Le peintre est absent ; il n’en est pas moins indiscret : il observe son sujet de dos, à bonne distance, parfois même se dissimule derrière une paroi du musée. Comme chez Vermeer, l’œil fait irruption dans un univers, celui d’un visiteur attentif, ou rêveur, ou distrait. S’y ajoute une citation muséale : l’objet du regard n’est ni une lettre, ni une fenêtre, mais un tableau. La peinture est donc au centre du musée, destinée à être vue. Il en fait ainsi l’objet même de son travail, et par là, invite à divers niveaux de lecture.

En citant chaque fois une œuvre ancienne, Séroux évoque les innombrables copies des musées, en même temps qu’il affirme le plaisir d’une façon allusive. Cette liberté se trouve aussi dans la construction d’une géométrie frontale, dans la sélection très précise des tons, dans les collages arbitraires de plans monochromes et de scènes illusionnistes. C’est d’ailleurs un sujet qui est capté, avec la volonté de restituer un espace, croquer une pose, y distribuer des lumières. Si tout est fiction, puisque chaque élément est rapporté, l’instant se veut pourtant vraisemblable.

Séroux rappelle Hopper, réaliste lorsqu’il fixe un être humain dans un espace conçu comme décor,mais abstrait par l’épuration. La suite des tableaux exposés forme une ensemble de plan-séquences et de cadrages qui évoque le cinéma ou la photo : ils confrontent chaque fois l’espace immuable d’un musée et les instantanés d’un geste de visiteur.

Ambiguïté que vivra l’amateur lorsque, seul face à un Séroux, il sera lui aussi observé par l’œil indiscret.

L’on pense à Tournier. Par la perspective, le dessin fuit vers un horizon lointain, mais il avance aussi et emprisonne le spectateur… La porte s’ouvre sur l’infini, mais vous vous trouvez définitivement compromis.

Vincent Cartuyvels

Historien d’Art | juin 1995