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" Il faut apprendre à l’oeil à regarder la nature ;
et combien ne l’ont jamais vue et ne la verront jamais."

Chardin

Jean Chardin

Extrait de La Matière heureuse.
André Comte-Sponville
Ed. Hermann

" C’est que regarder, nous ne savons pas, ou si mal. Nous ne savons que guetter, épier, examiner, interprêter, juger.Nous voudrions trouver, derrière les choses, leur secret, leur vérité, leur sens. Nous confondons le regard et l’interrogation ; la vision et l’interprétation.
Notre regard est moins dirigé vers l’objet que vers l’action, moins vers la contemplation que vers l’efficacité.

Il n’est pas indifférent que Chardin ai représenté, dans ses natures mortes, tant de scènes de cuisine ou d’office, tant d’aliments de toutes sortes, sans oublier les innombrables retours de chasse et plateaux de fruits ...
Un psychanalyste pourrait y discerner une forte composante "orale" . Mais, quoi qu’en dise Diderot, nul n’aurait envie, devant ces nourritures picturales, de passer à l’acte : le regard, pour qui aime la peinture, fait une jouissance suffisante.
Il y a là comme une conversion du désir, disais-je : c’est où l’esthétique touche à l’éthique et à la spiritualité.
La rencontre d’un chef-d’oeuvre nous fait passer du manque à la plénitude, de la consommation possible à la contemplation nécessaire, de l’amour qui veut prendre, absorber, détruire à l’amour qui ne veut rien, mais qui accueille, mais qui préserve, mais qui regarde et se réjouit en silence. De l’amour qui prend à l’amour qui déprend.

" Aimer purement, écrit Simone Weil, c’est consentir à la distance, c’est adorer la distance entre soi et ce qu’on aime."

On dirait que c’est cette distance que Chardin peint, explore, habite."