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La pureté est le pouvoir de contempler la souillure.
Simone Weil

Le plus intelligent de tous, à mon avis,
c’est celui qui au moins une fois par mois se traite lui-même d’imbécile.

Fiodor Dostoïevski

La pureté

Frédéric LENOIR auteur de « Le Christ Philosophe » édition Plon Extrait de Culture Club - La Première RTBF - Corinne Boulangier et Éric Russon


Le Grand Inquisiteur est un récit, raconté par Ivan (athée convaincu) à son frère Alexeï (moine novice), dans le roman Les Frères Karamazov de l’auteur russe Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881). Il relate une rencontre en Espagne, à la Renaissance, entre une haute figure de l’inquisition espagnole et Jésus, le premier reprochant au second son retour, qui vient « déranger » l’Église.

Le Grand Inquisiteur est une partie importante du roman et l’un des passages les plus connus de la littérature moderne grâce à ses idées sur la nature humaine et la liberté.

Le récit
Ce qui suit dévoile des moments clés de l’intrigue. Le récit s’articule autours du dialogue entre Ivan, le narrateur, et son frère Alexeï. Il s’agit pour Ivan d’ébaucher les traits d’un poème dans la verve des ces poèmes monastiques moscovites dans lesquels on théatralise la vierge et les anges et où il ne s’agit pas moins que d’infléchir les décisions divines. Ces histoires mythologiques laissent à l’auteur une certaine liberté d’imagination à l’égard du divin, permettant la mise en scène de situation absurdes (i.e. qui n’ont pas lieu d’être). Cette prose fictive met donc en exergue les limites de l’intérprétation des textes en ce qu’elle dénonce l’utilisation de la religion contre elle-même.

Après ce préambule sur les motifs de son entreprise, Ivan entame son récit par sa situation dans le temps. Ainsi, l’histoire se déroule à Séville, à l’époque de l’Inquisition, et met en scène le retour du Messie (au sens chrétien) en cette période sombre de l’Histoire quand "dans de superbes autodafés on brûlait d’affreux hérétiques".

Jésus, mêlé à la foule, produit quelques miracles (en référence aux miracles dans les Évangiles) ; les gens Le reconnaissent immédiatement et L’adorent. Toutefois, Il est arrêté par les sbires du Grand Inquisiteur et condamné à mourir le lendemain au bûcher. Le Grand Inquisiteur Le visite dans Sa cellule et Lui dit que l’Église n’a plus besoin de Lui. La suite du récit relate les propos de l’inquisiteur expliquant à Jésus pourquoi Son retour n’est pas le bienvenu et interférera avec la mission de l’Église.

L’inquisiteur formule son jugement autour des trois questions posées par Satan à Jésus durant la Tentation du Christ dans le désert. Ces trois tentations sont : la tentation de changer les roches en pains, la tentation de sauter du Temple et se laisser attraper par des anges et la tentation de se proclamer Roi du Monde. L’inquisiteur argue que Jésus a rejeté ces trois tentations au nom de la liberté et que Jésus a mal jugé la nature humaine. Il pense que la grande majorité de l’humanité ne peut pas soutenir cette liberté que Jésus leur a donnée. Ainsi, l’inquisiteur suggère que Jésus, en leur donnant cette liberté, a exclu cette majorité de l’humanité de la rédemption, et l’a condamnée à souffrir.

Ivan souligne que l’inquisiteur est athée. Après avoir recherché Dieu toute sa vie, il abandonne, frustré. Il conserve néanmoins son amour de l’humanité et son désir de ne pas la voir souffrir. En ce sens, il a cédé à l’une des tentations, celle du pouvoir. De là l’intérêt philosophique du passage autour du concept de liberté : Jésuis l’avait offerte aux hommes, et ceux-ci l’ont rendu aux Inquisiteurs : "leur liberté, ils l’ont humblement déposés à nos pieds". La raison principale de cet abandon est le poids qu’elle représente pour les fragiles épaules des hommes. Ainsi, aux dires de l’inquisiteur, elle est inconciliable avec leurs besoins naturels : "ils ne sauront jamais répartir [le pain] entre eux !" Le renoncement s’explique par la nécessité de l’aliénation aux inquisiteurs pour que ceux-ci les nourrissent. L’image du pain symbolise toute la responsabilité que sous-tend l’idée de liberté. Elle fait peur à l’homme parce qu’elle est le synonyme du choix douloureux entre le bien et le mal, de la prise de décisions et aussi de la prise en compte des conséquences de l’action. Or l’homme est une créature trop faible pour ne pas redouter cette charge ; dès lors, à ceux qui se proposent de régner sur les hommes, d’assumer pour eux tous ces choix, est offerte leur liberté. On retrouve ici l’idée de La Boétie, qui dans le Discours de la servitude volontaire affirme en substance que si l’homme est privé de sa liberté, c’est qu’il y consent.

L’inquisiteur assure Jésus que la race humaine vivra et mourra heureuse, dans l’ignorance. Même s’il les mène vers la mort et la destruction, ils en seront heureux.