image

Alberto Giacometti

voir aussi la correspondance Regards" Alberto Giacometti"
La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages autour du monde.
Alberto Giacometti
voir aussi la correspondance Regards" Sam Szafran"
"L’impression du vide, du vertige, est la plus forte sensation que j’ai jamais éprouvée. Cela explique peut-être pourquoi mes dessins ont toujours trait au vertige, et que souvent, devant mon sujet, je suis terrifié par l’appel du vide."

Rue Didot, à Paris, Alessandra, la marchande de journaux, est italienne. Signe particulier : elle ne refuse pas la conversation à ses clients, qu’elle appelle souvent par leur prénom. Autre signe particulier : sa boutique, située à quelques pas de la rue Hippolyte-Maindron où était son atelier, et juste en face du bar-tabac (disparu depuis) où il avait ses habitudes, est celle où Alberto Giacometti venait chaque jour acheter les journaux dont il était un lecteur assidu. Du coup, avec Alessandra, nous avons parlé du sculpteur, qui serait certainement une figure familière de sa boutique s’il ne nous avait pas quittés, il y a maintenant un peu plus de quarante ans, le 11 janvier 1966. Il arrive souvent à Alessandra d’y penser et de se poser des questions sur cet artiste qui a toujours vécu son œuvre comme un échec, alors que son importance, aux yeux de beaucoup, ne cesse de croître. Rien que dans les dernières semaines, quatre expositions ont été présentées en France : à Aix-en-Provence, Giacometti/Dupin. Le peintre et le modèle à l’Hôtel de Castillon ; à Paris, L’Atelier d’Alberto Giacometti au Centre Pompidou et Alberto Giacometti, œuvre gravé à la Bibliothèque nationale de France ; à Saint-Paul de Vence, la reconstitution de la salle Giacometti à la Fondation Maeght. Quatre expositions accompagnées d’une salve de publications. Le moment m’a donc paru bien choisi de tenter d’apporter des éléments de réponse, par la voie des ondes, à certaines des questions que se pose Alessandra. Peut-être nous contenterons-nous, d’ailleurs, de répéter et de multiplier les questions, l’œuvre étant, pour l’essentiel, une remise en question dans chacune de ses manifestations et à chacun de ses instants. Elle est sans aucun doute un refus des prétentions du savoir, au seul bénéfice de la poursuite éperdue de la vérité enfouie dans l’étonnement du premier regard. A relire et à réécouter les différents entretiens qu’il a donnés, on comprend combien l’art était pour Giacometti une chance de s’efforcer de saisir la vie dans son évidence, dans sa plénitude, donc dans ce qu’elle a de plus caché et de plus exposé à la fois, par exemple dans un visage où, à partir d’un regard, rayonne une présence. « L’écart entre toute œuvre d’art et la réalité immédiate de n’importe qui est devenu trop grand, disait-il, et, en fait, il n’y a plus que la réalité qui m’intéresse. » En proposant ces émissions autour de Giacometti, j’ai voulu souligner cet écart, qui me paraît s’être dangereusement creusé depuis sa mort. Il m’a semblé nécessaire d’insister sur la dimension de présence qui s’impose au contact de n’importe laquelle de ses œuvres. Après tout, l’heure étant aux vœux en ce début de nouvelle année, il n’est peut-être pas inutile de donner à penser ou à rêver à partir de cette approche de la présence, particulièrement nécessaire à une époque où elle devient toujours plus inaccessible.

Extrais des émissions "Surpris par la nuit" par Alain Veinstein - France culture

1 Giacometti, modèle Un portrait par ceux qui l’ont connu. Avec Malitte Matta, Gregory Masurovsky, Ernst Scheidegger, Jacques Dupin, Jean Starobinski, Bruno Giacometti.

2 L’illusion d’arrêter ce qui fuit Les lignes de force de la recherche. Avec Thierry Dufrêne, Pierre Shneider, Marcelin Pleynet, Jean-Luis Scheffer, Jacques Dupin.

3 Entre proximité et immensité Peinture, sculpture et dessin. Avec Jean-Louis Scheffer, Florian Rodari, Jean-Louis Prat, Jean Frémon.

4 Un autre atelier Les écrits sur et de Giacometti. Avec Donat Rütimann, Thierry Dufrêne, Jacques Dupin, Charles Juliet, Tahar Ben Jelloun et les voix de René Char et d’André du Bouchet.

5 Portrait repris Des artistes tentent à leur tour un portrait de Giacometti. Avec Ernest Pignon Ernest, Pierre Buraglio, Bernard Monino, Christian Boltanski, François Morellet et Yan Pei-Ming.


extraits de l’émission Du jour au lendemain par Alain Veinstein - France culture.

Alberto et Diego Giacometti, l’histoire cachée par Claude Delay Fayard

Le premier visage qu’Alberto Giacometti dessina, à 12 ans, était celui de sa mère, Annetta. Il était son fils aîné, son préféré. Alors, à Stampa, ce village des Grisons qui portait le nom de jeune fille d’Annetta, par un après-midi d’été, un petit garçon de 5 ans, Diego, tendit sa main droite sous la lame d’une machine agricole. La moitié du deuxième doigt et le bout du troisième furent coupés, le pouce abîmé. Cinquante ans plus tard, Diego avoua à son frère Alberto qu’il ne s’agissait pas d’un accident. Il voulait attirer sur lui l’attention de sa mère.

Dans un livre bouleversant, Claude Delay, qui connut Diego, explore les secrets des deux frères, le lien magique qui les unit. Diego dissimule sa mutilation et devient sculpteur, mais sa vie est d’abord consacrée à l’oeuvre de son frère. Il saura construire la plus légère armature comme le plus lourd des socles, il s’occupera du moulage en plâtre, de la patine des bronzes. « Diego, frère de travail, son ambidextre, sa sentinelle », écrit Claude Delay. Quand Alberto était à Paris, la mère n’avait-elle pas commandé à Diego : « Tu dois rejoindre ton frère, le protéger » ?

La peinture chez les Giacometti est une histoire de la famille. A Stampa, Giovanni père et Cuno Amiet, le parrain d’Alberto, ne parlaient que des questions de la représentation. « Je savais, disait Giacometti, que je serais obligé, un jour, de m’asseoir devant le modèle, sur un tabouret, et d’essayer de copier ce que je vois. » En 1935, donc, il prend un modèle. Diego pose chaque matin. « La ressemblance ?Je ne reconnais plus les gens à force de les voir », confesse-t-il à un journaliste qui lui demande : « Vous reconnaissez bien votre frère, tout de même ? » Et Giacometti de répondre : « Il a posé dix mille fois pour moi ; quand il pose, je ne h reconnais plus. »

A lire ces pages ferventes de Claude Delay, un extraordinaire portrait de Giacometti s’impose. Maigre, ridé, le regard tendu sous les paupières lourdes, il marche penché en avant, à l’image de ses sculptures - comme s’il devait lutter contre d’incommensurables « gouffres de vide ». Un sillage blanc le suit, un nuage de plâtre. Tous les jours, de sa voix rocailleuse, il appelle sa mère au téléphone, lui parlant dans le dialecte des Grisons, le bregagliote. Annette est là, sa femme, et Caroline, la radieuse, qu’il appelle « la grisaille » parce qu’il la peint dans des couleurs grises. Elle pourra dire « j’étais son délire », et décrira à René Char sa plus belle nuit d’amour : toute la nuit, jusqu’à l’aube, elle avait marché et parlé avec Giacometti, le long de la voie ferrée, là où elle était venue le rejoindre, près de Stampa.

Sur son lit de mort, Giacometti regarde encore Diego. « On aurait cru », confia Diego, qu’il « dessinait avec les yeux ». Une dernière fois il luttait contre cette terreur qu’il éprouvait devant le vide qui isole chacun de nous dans l’espace. Une dernière fois, il tentait cette « aventure » qui consistait pour lui à « voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage ».

France Huser