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Hans Holbein dit le jeune, Le Christ mort, 1521, Bâle, Kunstmuseum

"la religion, c’est l’administration du sacré"
Marcel Maus *
"le Christianisme est la religion de la fin de la religion"
Marcel Gauchet

Le christ & les religions

Ci dessous, Jean-Pol Hecq en compagnie de Frédéric Lenoir Sociologue, directeur du Monde des religions, qui s’aventure cette fois avec « le Christ philosophe », sur le terrain de la philosophie pour défendre une thèse qui n’est pas neuve - il n’omet pas de renvoyer à Marcel Gauchet - mais qu’il renouvelle de manière ambitieuse.

La pervertion religieuse d’une philosophie

La réconcilliation laïcité - foi ?

Dans une fresque de près de vingt siècles, Lenoir relève toutes les dérives d’une Eglise "constantinienne" qui ne prendra fin qu’avec Vatican II (1962-1965). Au despotisme de ses princes, à la corruption de ses papes, au déni de justice et de conscience érigés en mode de gouvernement sont attachées des pages parmi les plus terribles de l’histoire de l’humanité, dont celles de l’Inquisition, point de départ du livre.

Mais le premier crime de l’Eglise fut, selon l’auteur, d’avoir évacué le "message" de Jésus- Christ :

la liberté, qui ne veut pas dire rupture, avec la Loi juive ; l’égalité, inconnue de son temps, entre les races, les classes, les sexes, les nations ; l’éthique du sujet dans des sociétés orientales où ne règnent que les clans. Le renversement des hiérarchies : le Dieu des chrétiens est un pauvre né parmi les pauvres, humble, dépouillé de tout bien, sans ambition de pouvoir, acceptant la mort sur une croix comme le dernier des misérables. Un dieu qui prêche l’amour du prochain et le pardon des offenses, invite l’homme à aimer ses ennemis, à proclamer le souci des pauvres et des infirmes, de la justice et du bien commun.

Qui ne reconnaîtrait dans ce message la "matrice" de la modernité occidentale ? A suivre Lenoir, il s’est produit un "retournement", comme on dirait dans les romans d’espionnage. L’éthique du Christ a perduré, forgé notre identité, grâce non pas au zèle de l’Eglise qui aurait dû la servir en premier, mais à celui de ses ennemis. Ce sont les humanistes de la Renaissance (restés chrétiens), les philosophes des Lumières (théistes), les "maîtres du soupçon" du XIXe siècle (athées) qui, en purgeant l’Eglise de ses crimes, ont sauvé le christianisme, ses valeurs fondatrices devenant le patrimoine commun.

La thèse est séduisante, mais pour partie mystificatrice. La Réforme, les Lumières, les Révolutions, la modernité ont certes émergé contre une religion catholique dominante et oppressante. Mais l’histoire de l’Eglise ne se résume pas à ce passif et à ce défi de la "raison".

Frédéric Lenoir glisse trop vite sur l’héritage des Pères grecs et latins, sur Augustin ("Si elle n’est pas pensée, la foi n’est rien"), sur Thomas d’Aquin ("la foi est la servante de la raison"). Il ne cite pas les penseurs plus modernes - Newman, Rosmini, Maritain, Gilson, Berdiaev -, d’autant plus soucieux d’adosser la foi à la raison que la raison doutait d’elle-même. Après beaucoup d’autres, Frédéric Lenoir fait remonter les progrès de l’humanité au découplage de la philosophie et de la théologie. Mais l’argument selon lequel la philosophie a alors évolué vers un rationalisme desséchant mérite aussi examen. Comment ignorer les Lubac, Balthazar et autres théologiens (Ratzinger), pour qui la raison et la science, détachées de toute transcendance, n’ont plus eu d’autre loi que celle de leur propre développement ? Livrée à elle-même, devenue folle, la raison n’a-t-elle pas conduit à la "mort de Dieu" et risqué la "mort de l’homme", à Auschwitz et au goulag ? Argument survolé dans l’ouvrage.

Deuxième oubli fâcheux : le changement d’époque intervenu avec Vatican II. Frédéric Lenoir cite consciencieusement les acquis du dernier concile, les efforts de "repentance" de Jean- Paul II, s’inquiète du retour de réflexes préconcilaires au Vatican.

Mais il est muet sur ce qui s’en est suivi en termes de rapprochement de l’Eglise avec l’humanité la plus pauvre et la plus défaillante, sur ses gestes et paroles prophétiques, sur la lutte qu’elle a menée contre le communisme athée, sur les régimes dictatoriaux d’Amérique latine, sur les profits du capitalisme triomphant, sur son ralliement aux droits de l’homme, ceux de l’immigré, du prisonnier, sur son combat contre une "culture de mort" (violence, terrorisme, euthanasie active, etc.) qui est aujourd’hui le premier péril de l’humanité.


Dans « le Christ philosophe », Frédéric Lenoir explore les racines chrétiennes de la pensée occidentale. Outre la perspective d’un jackpot éditorial, associer le Christ et la philosophie peut sembler, à première vue, engendrer un paradoxe insurmontable. Surtout dans des sociétés sécularisées qui opposent de façon radicale foi et raison. Frédéric Lenoir, surnommé « le Dan Brown français » depuis le succès de ses ouvrages de vulgarisation théologique et de ses romans mystiques, reconnaît et assume pleinement le quasi-non-sens... Là où le chrétien Lenoir diverge de l’athée Onfray, c’est qu’au lieu de vouloir tirer un trait sur tout cet héritage il s’agit pour lui de le reconnaître et d’opérer un « tri critique ». Il interpelle le philosophe « déconstructeur » : Qu’avez-vous de mieux à proposer que l’amour du prochain ?

Marie Lemonnier - Le Nouvel Observateur du 29 novembre 2007

Enfin un ouvrage sur le christianisme qui sort de la littérature bondieusarde, des fictions sur Jésus ou des essais apocalyptiques sur son déclin. Sociologue, directeur du Monde des religions, Frédéric Lenoir s’aventure cette fois sur le terrain de la philosophie pour défendre une thèse qui n’est pas neuve - il n’omet pas de renvoyer à Marcel Gauchet - mais qu’il renouvelle de manière ambitieuse... ais le premier crime de l’Eglise fut, selon l’auteur, d’avoir évacué le "message" de Jésus- Christ : la liberté, qui ne veut pas dire rupture, avec la Loi juive ; l’égalité, inconnue de son temps, entre les races, les classes, les sexes, les nations ; l’éthique du sujet dans des sociétés orientales où ne règnent que les clans.

Henri Tincq - Le Monde du 21 décembre 2007


* Marcel Mauss (Épinal 10 mai 1872- Paris 1er février 1950) est souvent considéré comme le « père de l’ethnologie française ».