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"Il y a dans la mise en scène d’un bon repas
autre chose que l’exercice d’un code mondain ;
il rôde autour de la table une vague pulsion scopique :
on regarde (on guette ?) sur l’autre les effets de la nourriture.
Roland Barthes

"Ceux qui n’ont pas l’esprit libre
ont des pensées toujours confuses."
Anton Tchekhov

Un banquet contre Tartuffe

Oeuvres correspondantes

Un banquet contre Tartuffe - la libre pensée - Paris

Dans le monde antique, le banquet par excellence est affaire de mythologie : c’est le festin d’immortalité. Ainsi dans la tradition hindoue est consommée par les dieux une forme d’ambroisie nommée « amrita », ce qui veut dire « absence de mort ». Quant à Jésus il répond à ces disciples lors du banquet chez la Samaritaine (Jean. 4, 32) : « ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre ». Ce qui n’est guère comestible. Tel n’est pas l’origine de notre banquet du vendredi dit « saint » !

La Cène du Christ et des apôtres est bien un banquet où se consomment la chair et le sang selon une tradition antique que l’on nomme omophagie. L’origine de l’omophagie paraît être dans les sacrifices humains offerts primitivement à Dionysos. A l’origine de ces pratiques se trouvent le dépècement de l’enfant de Zagrée, Dionysos, par les Titans qui mangèrent sa chair et burent son sang, furent foudroyés par Zeus et de cette cendre naquit l’humanité. Ce qui n’est pas rien car, pour reprendre les termes de Monique Halm – Tisserant dans son livre Cannibalisme et immortalité (p.172) : « De par son origine titanesque et grâce à la dévoration de Dionysos, l’être humain a acquis un statut intermédiaire, entre dieu et Titan ; entre le haut et le bas des valeurs existentielles » C’est dire, en tout cas, la banalité symbolique de la Cène chrétienne, laquelle ne mérite aucun respect particulier ni reconnaissance publique en faveur d’un tel « cannibalisme ».. .

De la tête de veau aux banquets républicains : De fait, s’il est une date fondatrice pour notre banquet, c’est bien le fameux banquet dit des Humanistes qui se tint à Paris en l’honneur du poète, traducteur et imprimeur Etienne Dolet en février 1537. Autour de la table, il y avait les hellénistes Budé, Toussaint et Danès, le poète latin Macrin, l’avocat Dampierre et, pour reprendre les termes de Dolet, Marot « ce Virgile français » et Rabelais « qui, du seuil même de Pluton, rappellerait les morts à l’existence et les rendrait à la lumière ». Mais cette référence est surtout symbolique.

Car l’ autre référence, plus directe, c’est, bien entendu, le banquet dit « tête de veau » qui se tient traditionnellement chaque 21 janvier pour commémorer la décollation de Louis Capet. Ce banquet a une relation directe avec le 14 juillet 1789 et la prise de la Bastille. Celui qui eut le droit de la démolir et de la vendre, pierre à pierre, fut le patriote Palloy. Le 26 juillet 1792, Palloy eut l’idée d’organiser une fête sur le lieu même où avait trôné la Bastille. Puis vint la décollation de Louis Capet, le 21 janvier 1793. Un pamphlétaire, Romeau, fit paraître un opuscule : La tête ou l’oreille. Il y développait l’idée de remplacer les fêtes religieuses par des fêtes républicaines. Ainsi on célébrerait la prise de la Bastille le 14 juillet lors d’un banquet où l’on mangerait une Bastille en pâtisserie. Le symbole correspondant pour le 21 janvier devait être, selon lui, un banquet avec tête ou oreille de cochon. Romeau se tourna vers le dynamique Palloy. Et c’est ainsi que prit forme la tradition consistant à célébrer la décollation de Louis Capet par un banquet, dès 1794, où fut consommée, à l’origine une tête de cochon farcie. Le seul mystère, c’est le passage de la tête de cochon à la tête de veau. Ce qui est certain, c’est que cette tradition là vient, en ligne directe, de la Révolution française.

Toutefois l’essentiel c’est bien la campagne des banquets républicains du 9 juillet au 25 décembre 1847. Il s’agissait de contourner la loi de 1835 interdisant les réunions publiques. Il y eut une première réunion à Paris le 9 juillet. C’est l’interdiction d’un de ces banquets, prévu pour le 14 janvier 1848 dans le XIIe arrondissement de Paris, puis de celui prévu le 22 février qui sont à l’origine des émeutes populaires qui amène la mise en cause de la monarchie louis philipparde et du gouvernement, au service de l’oligarchie financière et industrielle, de Guizot. Il faut dire qu’en préparation de la session parlementaire de 1847-1848, Louis Philippe avait interdit les réunions politiques de l’opposition démocratique. L’opposition demandait une réforme de la loi électorale censitaire par un élargissement du droit de vote.

La campagne fut officiellement arrêtée le 25 décembre. Lors du discours d’ouverture de la session parlementaire, le 28 décembre, Louis Philippe refusa toute réforme de la loi. Une adresse solennelle fut envoyée au roi. Puis vint l’interdiction supplémentaire du banquet du 14 janvier 1848. Avec le déclanchement de la Révolution de 1848, le « banquet républicain » existe véritablement comme forme de mobilisation politique.

De Carême à Flaubert : Préalablement, il faut souligner un paradoxe quant au vendredi dit « saint ». C’est que l’Eglise catholique ne peut valoriser des pratiques alimentaires qui ne se trouvent exigées en aucun passage de la littérature évangélique. Comme l’indique Aimé - Georges Martimort en son livre, L’Eglise en prière (pp. 80 à 82), c’est seulement au XIIème siècle que les autorités catholiques institutionnalisent le Carême. Le vendredi dit « saint » n’était pas lié à des pratiques alimentaires à l’origine mais, selon le même auteur, à partir du VII è siècle est mis en place un office avec « exposition de la Croix sur l’autel » (pp 61-62) ainsi que lecture de la passion selon Jean. C’est par analogie, spécialement avec le jeûne de Jésus au désert (Matthieu, VI, 2 ; Marc, 1,2 ; Luc, IV, 2), que fut imposé par la cléricature catholique à ses ouailles supposées, le jeûne du Carême avec spécification pour le vendredi dit saint ».

Ce qui se passe dans le cadre historique des Croisades. Et qui n’empêcha pas Rabelais, en son Pantagruel, de se gausser de Quaresme Prenant, roi de l’île de Tapinois. Au demeurant à la fin de l’Ancien Régime, l’évêque du Mans (cité par A.Aulard) pouvait écrire, en 1789 : « Inutilement chercherait –on parmi nous le Carême, on ne l’y trouverait plus ».

C’est dire qu’au niveau des mœurs, la pratique du jeûne n’était plus respectée si elle le fut jamais de manière généralisée. C’est dire aussi qu’il fallut le cadre oppressif et hypocrite du régime de Napoléon III conjugué au pontificat de Pie IX pour comprendre le banquet du vendredi dit « saint ». La tentative de Reconquista de Pie IX devait prendre la forme tant du culte marial, avec Lourdes et ses miracles, de la condamnation de l’ensemble des formes d’expression démocratiques, rationalistes et sociales avec le Syllabus de 1864, de l’antisémitisme avec l’affaire d’Edgar Mortara enlevé à sa famille en 1858, fait prêtre et jamais rendu aux siens par la volonté expresse de Pie IX.

Observons que la béatification de Pie IX en 2000 par Jean Paul II n’a entraîné aucune condamnation publique de cet acte pourtant ostentatoire d’antisémitisme… De surcroît, la bourgeoisie, volontiers voltairienne jusque là, fut si effarouchée par 1848, qu’elle se tourna, sans pourtant croire en rien et en particulier en Dieu, vers ce pilier de l’ordre social inégalitaire qu’est l’Eglise. Comme l’écrivit Flaubert dans L’éducation sentimentale : « Alors la propriété monta dans les respects au niveau de la religion et se confondit avec Dieu ».

Tel est le cadre qui vit renaître la pratique des banquets dans les années 1860. Ainsi des banquets organisés à partir de 1867 par la pianiste Nina de Villard. Les banquets se déroulaient d’abord rue Chaptal puis dans son hôtel particulier de la rue des Moines aux Batignolles.

Elle y recevait Henri Rochefort, Villiers de l’Isle Adam, Anatole France, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Charles Cros... Certains de ses membres participèrent à la Commune : Rochefort, Cros... Quant à Nina de Villard, perçue comme trop favorable à la Commune, elle devait choisir l’exil en Suisse en 1871 pour revenir l’année suivante.

De ces années demeure le remarquable portrait que fit d’elle un participant de ses banquets : Manet Le poète Louis – Xavier de Ricard tenait, avec sa mère, un salon tous les vendredis. On y trouvait : Villiers, Verlaine, France... De Ricard est connu pour le procès que lui fit Mgr Dupanloup pour outrages aux bonnes moeurs : le poète était athée . Défendu par Gambetta, il passa trois mois à sainte Pélagie (avec 1200 francs d’amende). De Ricard fut membre de la Commune, collaborant au Journal officiel de la Commune. Parmi ses fidèles amis, en ces années, figurait Rigault, futur procureur de la Commune. Toutefois, les banquets annonciateurs de celui de 1868, sont sans doute ceux organisés à partir de 1862 par Sulpice – Guillaume Chevalier, plus connu sous le nom de Gavarni, dessinateur et lithographe, collaborateur au Charivari. Il a l’idée d’organiser tous les vendredis un banquet littéraire au restaurant Magny. Le premier banquet se déroule le 22 novembre 1862 avec Sainte Beuve, les frères Goncourt, le docteur Veyne, médecin attitré de la Bohème...

Au début, il ne fallait pas être plus de treize. Rapidement le succès devait permettre de dépasser le chiffre fatidique, lequel veut bien dire une volonté de dérision délibérée de la Cène. Symbole qui nous rapproche du vendredi dit « saint ». D’autant que les Goncourt, dans leur Journal, devaient donner la description suivante du second banquet, chez Magny : « Comme j’entre, le vois Flaubert qui accapare Sainte – Beuve, et qui, avec de grands gestes, essaie de convaincre de l’excellence de son oeuvre ! » . Ainsi les deux protagonistes majeurs sont déjà présents aux banquets Gavarni. Parmi les convives, on trouve également Taine, Gautier, Renan... Ce sont des « esprits forts », des rationalistes, pas des contestataires de l’ordre social.Ce que l’on verra au moment de la Commune.Gavarni meurt en 1866. Mais ses amis ne rejoignent pas les banquets organisés par Nina de Villard. On les retrouve rue Mazet, chez Magny ! On retrouve les deux « esprits forts » : Sainte – Beuve et Flaubert. On retrouve Taine et Renan.

Et nous sommes le vendredi « saint », ce 10 avril 1868. Le chiffre 13, qui signifiait une Cène parodique, symbolique inoffensive, s’est changé en une volonté d’opposition à l’ordre catholique, lequel, avec le Syllabus et le procès fait au poète de Ricard, vient de montrer son perpétuel visage d’Inquisition. Pour plus de protection les convives ont décidé d’inviter le prince Napoléon. Ainsi Sainte – Beuve put répondre que ce jour avait été choisi car le prince Napoléon « ... n’avait pas d’autres soirs de libres ». Le fait est que le frère de ce dernier, Napoléon III, convoqua le blasphémateur pour le réprimander. Pie IX lui – même fut interpellé.

Il y avait bien des « truites saumonées » et des « écrevisses en buisson » à ce menu. Mais il y avait du « faisan truffé » ! Mais le « filet de boeuf, sauce madère », c’en était trop…Le scandale fut considérable…. et non exempt de ridicule.

Car Tartuffe avec ses indignations a toujours le même visage de caricature qu’elles que soient les religions. Germaine de Stael a d’ailleurs donné un bon portrait de Tartuffe en écrivant de Richelieu, laissant condamner à mort Urbain Grandier, qu’il « se prêtait ainsi bassement et perfidement aux superstitions qu’il ne partageait pas ».

Combien sont-ils aujourd’hui à ne pas plus partager les mêmes « superstitions » mais à honorer dans les religions l’idéologie toute politique qui prétend toujours justifier l’injustice sociale et l’inégalité.

g.da silva


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