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LA SATIRE DANS L’ART - avant propos pour une exposition du musée des beaux-arts de Tournai

LA SATIRE DANS L’ART
ou l’art de l’ironie au rang des chef-d’oeuvres ?

« Il n’est rien de plus urgent que d’apprendre la patience,
le plaisir de se perdre, la ruse et le détour, la danse et le jeu,
pour se retrouver capable de façonner sa vie
comme une ironique oeuvre d’art. »

Jacques Attali

La satire est une forme de relation dans laquelle un auteur, un artiste fait ouvertement la critique d’une époque, d’une politique, d’une morale ou attaque certains personnages avec ironie. Il s’agit de forcer le trait, de monter en épingle, d’accentuer un propos, de pratiquer l’hyperbole, la parodie, le pastiche. Les contraires de cette légèreté sont la naïveté, la passion, le lyrique , le pathétique, le sérieux de la prétention, le ridicule du prémédité sans remise en perspective…

Pari de la faiblesse, grumeaux de l’idéalisme, mode d’expression gênant pour qui pense bien penser, l’ironie par la faculté de faire apparaître la force inouïe de nos travers embrasse la bêtise humaine de tout coeur afin de la faire entrer de plein pied au rang des beaux-arts.

Oui des beaux-arts car enfin, n’est ce point une folie de ne pas voir que nous la risquons bel et bien, la folie, si nous ne la voyons pas à l’œuvre en nous lorsque nous prenons des vessies pour des lanternes, entre le réel que nous habitons et son double que nous nous figurons jusqu’à la substitution ?

D’entrée de jeu, citons ici E.A. Poe dans « Le Double assassinat dans la rue Morgue » : « Je veux parler de sa manie de nier ce qui est, et d’expliquer ce qui n’est pas. » Ce mot de Poe, Clément Rosset le met en exergue dans son fameux essai « Le réel et son double » paru en 1976 chez Gallimard. Et c’est vrai que nous n’y voyons rien bien entendu, ou si peu de choses. Je cite Clément Rosset dans l’avant-propos :

« Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserve l’impérieuse prérogative du réel. Cette faculté se trouve si souvent prise en défaut qu’il semble raisonnable d’imaginer qu’elle n’implique pas la reconnaissance d’un droit imprescriptible - celui du réel à être perçu - mais figure plutôt une sorte de tolérance, conditionnelle et provisoire. Tolérance que chacun peut suspendre à son gré, sitôt que les circonstances l’exigent. (…) Ce refus du réel peut revêtir des formes naturellement très variées. La réalité peut être refusée radicalement, considérée purement et simplement comme non-être : « ceci- que je crois percevoir- n’est pas. » Les techniques au service d’une telle négation radicale sont d’ailleurs elles-mêmes très diverses. Je puis anéantir le réel en m’anéantissant moi-même : formule du suicide, qui paraît la plus sûre de toutes, encore qu’un minuscule coefficient d’incertitude lui semble malgré tout attaché, si l’on en croit par exemple Hamlet. (…) »

Et Clément Rosset de poursuivre : « Je peux également supprimer le réel à moindres frais, m’accordant la vie sauve au pris d’un effondrement mental : formule de la folie, très sûre aussi, mais qui n’est pas à la portée de n’importe qui, comme le rappelle une formule célèbre du docteur Ey : « N’est pas fou qui veut. » En échange de la perte de mon équilibre mental, j’obtiendrai une protection plus ou moins efficace à l’égard du réel : éloignement provisoire dans le cas du refoulement décrit par Freud (subsistent des traces du réel dans mon inconscient), occultation totale dans le cas de la forclusion décrite par Lacan.

Je peux enfin, sans rien sacrifier de ma vie ni de ma lucidité, décider de ne pas voir un réel dont je reconnais par ailleurs l’existence : attitude d’aveuglement volontaire, que symbolise le geste d’Œdipe se crevant les yeux, à la fin d’Oedipe roi, et qui trouve les applications plus ordinaires dans l’usage immodéré de l’alcool ou de la drogue. (…) Toutefois, ces formes radicales de refus du réel restent marginales et relativement exceptionnelles. L’attitude la plus commune, face à la réalité déplaisante, est assez différente. Si le réel me gêne et si je désire m’en affranchir, je m’en débarrasserai d’une manière généralement plus souple, grâce à un mode de réception du regard qui se situe à mi-chemin entre l’admission et l’expulsion pure et simple : qui ne dit ni oui ni non à la chose perçue, ou plutôt lui dit à la fois oui et non. Oui à la chose perçue, non aux conséquences qui devraient normalement s’ensuivre. »

Fin de citation.

La satire, par l’ironie à l’œuvre, laisse entendre cette distance qui se déploie entre le réel et l’idée que l’on s’en fait. L’ironie, elle, revendique le fait de n’être pas dupe des décalages, des malentendus qui forgent les murs porteurs de nos entendements.

Et l’art se joue dans cet intervalle là, fluctuant, qui sépare le réalisme de l’idéalisme, la figure du monde et son sens figuré, l’univers et la représentation que l’on s’en fait. La science réactualise sans relâche les tentatives de cerner ce qui nous concerne.

L’art, lui, titille avec entrain les limites de notre entendement en les faisant exploser périodiquement. Et c’est là, à la charnière entre raison et déraison, entre le oui et le non, que l’œuvre satirique prend son envol et devient une des grandes joies modernes, une antiphrase de la raison qu’elle prend en défaut par son contre-pied.

La satire par l’ironie insulte avec tendresse une idée fausse de l’art : l’idée d’un art supérieur à l’essence de la vie. Or Robert Filliou a raison : l’art n’est qu’un moyen de rendre la vie plus intéressante que l’art. Car enfin, il n’est respectable que dans la mesure de ce qu’il peut ajouter de la vie à la vie. L’art en soi n’existe pas. L’art pour exister à besoin de nous. Il s’agit toujours de « faire » œuvre comme on « fait » l’amour pour la joie infinie que cela peut procurer tant que, comme le vit Fernando Pessoa, « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. »

Comme le vit Gustave Flaubert,
« Une faculté pitoyable se développa dans leur esprit :
celle de voir la bêtise et de ne plus pouvoir la tolérer. »

Aristophane aussi avait vu juste :
« La satire contre les méchants n’a rien d’odieux ;
elle est, aux yeux de tout homme sage, un hommage à la vertu. »

Epictète enfin va au fond des choses :
« Si tu veux avancer dans l’étude de la sagesse,
ne refuse point sur les choses extrêmes,
de passer pour idiot et insensé. »

Passer pour idiot et insensé ?
Marcel Duchamp avec L.H.O.O.Q. de 1919, parodia la Joconde, avec un titre à la fois homophone du mot anglais LOOQ et allographe que l’on peut prononcer ainsi : « elle a chaud au cul ». Cette modeste carte postale (de format 19,7x12,4 cm) reproduit la belle de Léonard de Vinci affublée d’une moustache, d’une barbichette et des lettres qui donnent le titre à l’œuvre. Duchamp l’avait réalisée pour la revue 391 de Francis Picabia. (Elle est à ce jour la propriété du Parti communiste français, qui l’a placée en dépôt pour 99 ans au Centre national d’art et de culture Georges Pompidou. Elle a été offerte au PCF par le poète Louis Aragon, auquel Duchamp lui-même en avait fait cadeau.)

Duchamp pose parfaitement la question dans cette oeuvre :
faut-il faire le deuil d’une certaine idée de l’intelligence
pour la faire rebondir plus haut vers de nouveaux horizons ?

La satire chez lui montre comment l’esprit peut se changer en une bête de prétention qu’on appelle toujours l’intelligence tant qu’elle n’est pas démasquée. Duchamp en explosant l’idée même que l’on se faisait des beaux-arts ouvre de nouveaux champs d’expressions de l’art.

Les artistes présentés dans cette exposition ne font pas autre chose.

Aujourd’hui, le sublime est perçu comme le signe d’une résistance de l’art à ce qui prétendait le normer, le démontrer, le consigner, le circonscrire. Un satiriste est un homme qui a tellement la chair de poule face aux aspects incongrus, stupides, absurdes voire horribles et de notre société, qu’il ressent le besoin de l’exprimer le plus brutalement et crûment possible afin d’être soulagé. Elle devient alors une sorte de miroir dans lequel les spectateurs découvrent généralement le visage de tout le monde, jusqu’au sien.

Y a-t-il un homme ? Oui, figurez-vous ! Et quel Homme ! Voyez Ensor ! !

Voltaire sourit : « Point d’injures, beaucoup d’ironie et de gaieté :
les injures révoltent, l’ironie faire rentrer les gens en eux-mêmes,
la gaieté désarme. »

La satire par l’ironie, dessine bel et bien une des formes les plus redoutables de la sincérité et le bouclier contre le ridicule. Elle n’enlève rien au pathétique mais l’outrepasse au contraire. Sans elle, la bêtise se substituerait à la beauté.

- Satire amère, amusante, caustique, directe, excellente, facile, fine, gaie, gaillarde, méchante, mordante, personnelle, piquante, raisonnée, sanglante, sociale, souriante, violente, virulente, âpre, bonne, excellente, fameuse, grande ; - Ironie agressive, amère, amusée, atroce, brillante, cinglante, cruelle, féroce, méprisante, mordante ;

en nous invitant à nous moquer des savants et des sots, des experts et des professionnels que nous pourrions, sans elles deux, satire et ironie, avoir la faiblesse de haïr, elles initient ce mouvement de l’âme qui, évitant soigneusement les affres de la colère, nous pousse avec plaisir dans le meilleur des cas au seuil de l’effroi.

Et l’art de rejoindre tous les vertiges en démasquant nos forces et nos faiblesses, sans être dupe de nos fragilités, pour les manifester avec éclat. Souvenons-nous d’Isabelle dans « Mesure pour mesure » de William Shakespeare qui touche au cœur de ce que nous sommes : « our glassy essence », notre essence de verre, c’est-à-dire de sable devenu vulnérable en durcissant à la chaleur de la vie même. Notre fragilité, loin d’être une simple faiblesse, devient le moteur de toute expression, de toute émotion et, souvent, de toute beauté.

« Le beau est toujours bizarre »
Charles Baudelaire

Et James Ensor de tirer la langue, de hausser les épaules, de mettre son masque doré et de filer au « bal du rat mort » pour aller faire danser la réalité là où rien ne ressemble plus à l’humanité que le jeu avec ses représentations.

Séroux - avril 2009