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Manet - Séroux

Introduction de l’exposition "du désir d’indiscrétion de Manet à Séroux" par Jean-Pierre De Rycke - conservateur du musée des beaux-arts de Tournai

IL Y A LOIN DE LA COUPE AUX LEVRES

Qu’est-ce qui peut donc bien fasciner à ce point Séroux chez Manet et amener le peintre bruxellois à mettre celui-ci « en situation » comme on dit, ainsi que nous avons l’occasion de le découvrir aujourd’hui dans le cadre du festival tournaisien « L’art dans la ville » ?

Le hasard ou la fatalité - disons plutôt la providence - tout d’abord, le musée des Beaux-Arts de Tournai étant en effet, ce que l’on ignore encore trop souvent, le seul lieu en Belgique où sont conservées des œuvres de Manet. Et quelles œuvres ! Puisqu’il s’agit tout simplement de deux des plus célèbres réalisations du peintre, alors en pleine maturité et possession de ses moyens, deux jalons peut-être et deux repères certains dans l’histoire de la peinture moderne car les deux toiles inondées de couleur et de lumière que vous avez sous les yeux, « Argenteuil » et « Chez le Père Lathuille » datant respectivement de 1874 et 1879, peuvent être rangées parmi les prémices de l’impressionnisme. Quoi de plus naturel dans ces conditions que notre « prince charmant » jeta tout son dévolu sur notre « Belle au bois dormant » - je parle du musée – encore en quête de résurrection.

Une certaine idée de la « rencontre » ensuite, et de la séduction – à l’origine du titre choisi par l’artiste, fort inspiré par la philosophie et la littérature, pour son installation. Tout comme Manet aimait à s’introduire dans l’intimité des couples en devenir par l’acuité d’un regard volé, tel un paparazzi de la « Belle époque », Séroux scrute la rencontre privilégiée entre deux individus contemporains, prélude obligé à un rapport plus intime, objectif ultime, mais parfois non avoué, de toute parade amoureuse. Ainsi en va la vie ! Tous deux prolongent à leur manière le thème de la « conversation galante », de la drague pour le dire plus crûment, si consubstantiel à toute une tradition de la peinture, voire de la « culture », française sinon « francophone », et si merveilleusement initiée au début du dix-huitième siècle par Antoine Watteau, le peintre de Valenciennes, dont le musée des Beaux-Arts de Tournai possède également dans ses collections, nouvelle révélation, un éblouissant petit morceau choisi.

Mais alors que Manet s’immisce précisément dans la vie de ses contemporains, dont il devient un des témoins, mieux, un des « voyeurs » privilégiés dans toute l’atmosphère de gaieté et de frivolité parisienne environnante, Séroux choisit précisément son antithèse en quelque sorte, un des lieux retranchés par excellence de la vie grouillante de la nature ou de la ville, sorte de temple cloisonné et formaté où se pratique, le plus souvent, avec ou sans prétention, un culte de la beauté et de la contemplation : le musée. Et les rôles sont alors comme inversés.

Ce sont cette fois les œuvres elles-mêmes accrochées aux cimaises qui servent de décor, de coulisses ou de miroirs aux affinités se cherchant, se guettant ou se formant dans l’univers feutré des espaces de présentation contemporains. Reflet de deux époques profondément différentes également, malgré un certain hédonisme de surface qui pourrait les rassembler : optimisme, légèreté et insouciance apparentes d’un côté ; sourde inquiétude de l’autre, malaise, enfermement et désenchantement d’une société presque trop parfaite parvenue au comble de sa prospérité matérielle, certes, mais au creux le plus profond de ses idéaux, je n’ai pas parlé d’idéologie, et de son innocence, où la sexualité pure – autre forme de consommation impatiente - aurait désormais définitivement pris le pas sur la rêverie et le sentiment.

Mais le charme n’est pas encore définitivement éteint, je le pressens, et pour le revivifier, je vous invite tous, à vous précipiter des lèvres aux coupes !

Jean-Pierre De Rycke (octobre 2008)