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Édouard Glissant : l’esthétique de la relation

Extrait des Vendredis de la philosophie - France culture

En philosophie, la réflexion sur le beau a pris son autonomie au XVIIIe siècle pour devenir une discipline : l’esthétique. Elle a suivi diverses voies théoriques, de la science de l’art à la critique du jugement. Mais les artistes ont de plus en plus décidé eux-mêmes des critères du beau, notamment avec les avant-gardes qui se sont affranchies des académies en s’appropriant la conceptualisation de leurs œuvres. L’esthétique, comme discours surplombant, s’est trouvée marginalisée, voire contestée ces dernières années.
Cependant il existe une autre esthétique, pratiquée par des poètes, écrivains et philosophes déchiffreurs d’énigmes. Lucrèce, Montaigne, Baudelaire ou Breton ont su déceler des beautés inédites dans les métamorphoses humaines et les modernités chaotiques.
Édouard Glissant fait partie de cette constellation de poètes penseurs. Il annonce une "nouvelle région du monde" dans son récent livre fondateur d’une esthétique non prédictive et qui renoue l’échange avec les artistes.

Esthétiques de la relation dans les Vendredis de la philosophie sur France Culture
Par François Noudelmann

Le pourquoi d’une esthétique

Réinventer les imaginaires

L’échange sans intrusion

Les nouvelles régions du monde

Réussir de nouveaux imaginaires

Edouard Glissant
Une nouvelle région du monde : Esthétique 1
Gallimard - 19 octobre 2006

« Chacun de nous rapproche les uns des autres et à son gré ses fleuves, ou ses montagnes, ou bien ses canyons ou ses forêts et ses brousses, ses baies ou ses lacs, ses vals ou ses fjords, qui partagent les géographies et qui assemblent les histoires du monde, tous les fleuves où des peuples brûlèrent des feux pour la clarté de leur eau, et les montagnes où tant d’autres piétèrent, et les grandes vallées et les ravines qui ont frayé des traces légères pour les marronnages, et les brousses où tant de marrons et de résistants s’acassèrent. Les réunir à chaque fois dans une poétrie ou un chaos-opéra, c’est une manière fertile de se déposséder de ces lieux, pour mieux y convenir. Les poétiques du Tout-monde sont issues des imaginaires de nos politiques les plus disséminées, les plus obstinées, ici et partout, combats ignorés et cris mal entendus et rassemblements fragiles et visées tellement impossibles à tenir. » Édouard Glissant.


Titulaire d’un Doctorat ès lettres, Édouard Glissant publie ses premiers ouvrages après des études en ethnographie au Musée de l’Homme, d’histoire et de philosophie à la Sorbonne. Au départ adhérant aux thèses de la Négritude, il élabore par la suite le concept d’antillanité et de créolisation. Alors proche des thèses de Frantz Fanon, Il fonde , accompagné de Paul Niger, en 1959 le Front antillo-guyanais d’obédience indépendantiste, puis autonomiste, ce qui lui vaut une interdiction de séjour de 1959 à 1965 sur son île natale pour séparatisme. Certains de ses ouvrages, tel le Discours Antillais reste très marqué par cet engagement. Il revient en Martinique en 1965 et y fonde l’Institut martiniquais d’études, ainsi qu’Acoma, un périodique en sciences humaines. Remarqué pour son travail, il devient de 1982 à 1988, le directeur du courrier de l’UNESCO. Il vit actuellement à New York où, depuis 1995, il est « Distinguished Professor » en littérature française, à la City University of New York.

Ses réflexions sur l’identité antillaise ont inspiré une génération de jeunes écrivains antillais autour des concepts de créolisation et d’antillanité, dont Patrick Chamoiseau, Ernest Pépin, Audrey Pulvar ou encore Raphaël Confiant. Cette antillanité serait fondée sur la notion d’identité multiple, ou d’identité rhizome, ouverte sur le monde et la mise en relation des cultures. Face au mode binaire des discours de la négritude (déployé par Aimé Césaire en Martinique, par Léon Gontran Damas en Guyane, par Guy Tirolien en Guadeloupe) et de l’assimilation, il définit bon gré mal gré une troisième voie. Ecrivain militant, il cherche à définir une approche poétique et identitaire pour la survie des peuples au sein de la mondialisation à travers le concept de mondialité.

Son influence sur la politique martiniquaise reste certaine notamment dans les milieux indépendantistes ou écologistes.

En janvier 2006, Édouard Glissant s’est vu confier par le président Jacques Chirac la présidence d’une mission en vue de la création d’un Centre national consacré à la traite et à l’esclavage.

http://www.edouardglissant.com/