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Angélique & Roger

Oeuvres correspondantes

En haut à droite, la lumière d’un phare établit sur un autre rocher, en retrait, métaphorise le regard du spectateur, porté par effraction sur la scène proprement dite, au centre de la composition. A gauche, le bouclier d’Atlant enveloppé d’un drap écarlate et la cape blanche de Roger se détachent sur le ciel marin verdâtre, ouvrant la toile de ce côté là aussi à la profondeur de l’espace vague. L’essentiel de ce qui est donné à voir vient s’inscrire dans l’espace délimité par le rocher d’Angélique, qui constitue ainsi l’espace restreint de la scène.

Le premier écart par rapport à la tradition iconographique consiste à représenter la scène de nuit : G. Doré reprendra cette idée. Du coup l’espace vague est noyé dans l’ombre tandis que l’espace restreint apparaît brillamment éclairé par une lumière irréelle. La profondeur perspective se trouve par là écrasée, les deux protagonistes se détachant comme des figures découpées, stylisées.

Le second écart consiste à placer Roger et Angélique dans le même espace, au lieu de soigneusement dissocier l’espace du combat de l’espace du corps exposé. Plus précisément, dans ce tableau d’Ingres, Roger et son hippogriffe pénètrent dans l’espace restreint depuis l’espace vague, de sorte que symboliquement le combat de Roger est identifié à la conquête du corps d’Angélique, ce qui après tout a bien traversé l’esprit de Roger dans le texte de l’Arioste !

Le troisième écart consiste à croiser la lance de Roger par dessus les jambes d’Angélique : l’équilibre général de la scène s’en trouve complètement bouleversé. Une équivalence s’établit pour l’œil entre Angélique et l’orque. Roger pénétrant de sa lance la gueule de l’orque (ce que rien dans le texte de l’Arioste ne justifie) constitue dès lors une métaphore de sa tentative de viol au chant XI. Angélique détournée de Roger, à demi évanouie, offre un corps abandonné, livré au viol, même si le visage juvénile et pur de Roger, qui ne la regarde pas, semble écarter cette hypothèse.

Ingres a procédé en fait à un double dédoublement : de même que l’objet sexuel féminin est dédoublé en sa forme pure et virginale, Angélique au rocher, et sa forme abjecte et monstrueuse, l’orque avec sa langue rouge, de même l’agresseur est dédoublé en sa forme idéale et innocente, le visage enfantin de Roger, et sa forme de cauchemar, l’hippogriffe aux ailes déployées. Ce dédoublement permet de sublimer la représentation du viol, ou de la tentative de viol.

Pour conclure, la grande originalité de la composition d’Ingres est l’équivalence implicite qu’elle établit entre le combat de Roger contre l’orque et son agression sexuelle contre Angélique. Angélique n’est plus la récompense lointaine d’un haut fait de chevalerie. Elle est livrée en pâture à l’œil du spectateur comme un objet sexuel.